Tenir la distance… [Agilité et Course à pied]

 

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Quand la course à pied rattrape l’agilité, et si on acceptait de souffler un peu?

Un rythme soutenable condamne-t-il à une cadence routinière?

Lâchez vos calculs et vos KPI, le temps presse à ralentir et changer de route.

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La Vélocité Agile : Une définition courbaturée

Dans son appréhension littéraire, la vélocité se définit simplement comme une grande rapidité de mouvement.

En physique, on l’entend cependant comme la combinaison de la notion de vitesse et celle de direction d’un mouvement, par opposition à la vitesse pure, qui ne comprend pas la direction. Une souris sous acide qui va à 20 km/h a établi sa vitesse. Si elle va à 20 km/h vers l’ouest, elle a une vélocité.

On perçoit alors la subtilité entre vélocité et rapidité à l’aune de la cible à atteindre. Les articles sur la vélocité sont certes bien nombreux, mais peu font totalement état de cette idée de but, voire d’intention, qui me semble pourtant correspondre assez judicieusement à la philosophie agile.

On parle volontiers du nombre de “points” réalisés par une équipe sur une itération, un “sprint”, une période de temps donné. On jauge alors les kilomètres parcourus en une heure et on parle de point d’effort.

Utilisé comme KPI dans le meilleur des cas, comme un calcul de productivité dans le pire, la vélocité éprouvée au sein d’une équipe de développement provoque souvent des crampes et manque de souffle.

Je vous proposerai donc aujourd’hui un sujet plus personnel qui fait écho à mon ancienne activité de marathonienne et de coach en course à pied.

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Quelques définitions barbares

La consommation d’oxygène d’une souris, tout comme celle d’un être humain, varie en fonction de l’intensité de l’effort. A la faveur de nombreux facteurs, cette consommation ne peut augmenter à l’infini. Pour chaque individu, il existe une intensité au delà de laquelle la consommation ne progresse plus. L’individu atteint alors sa consommation maximale d’O2. C’est ce qu’on appelle en course à pied la VO2max, qui peut-être associée à une vitesse de course qualifiée de Vitesse Maximale Aérobie, la très fameuse VMA tant précieuse pour les calculs d’apothicaire auxquels se livrent tous les coureurs pour fixer leurs objectifs sur longues distances. La VMA est donc la vitesse de course à laquelle le coureur atteint sa consommation maximale d’O2 et s’interroge alors silencieusement – mais non sans souffrance– sur la pertinence de son engagement. C’est un index d’aptitude aérobie permettant d’être un indicateur de performance: c’est un KPI (Key Performance Indicator).

On considère qu’en moyenne, par l’entraînement, la VO2 Max pourra augmenter de 15% à 25%. Plus la VMA est élevée, plus le coureur sera capable de tenir à des vitesses élevées avant d’atteindre sa VO2 max.

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Mais où veut-elle nous emmener ?

Si vous n’avez rien compris à cette explication, sachez que la plupart des coureurs débutants n’y entendent rien non plus. Pour tenter de clarifier cependant: la fréquence cardiaque maximale (FCM) est souvent atteinte lors de séances spécifiques durant lesquelles les efforts se font à des allures encadrant cette VMA. Pour vous donner une idée encore plus précise, dans ma meilleure période d’entraînement, je tournais à 16,5 de VMA ce qui me donnait une capacité de course (hypothétique, mais effectivement constatée dans le réel) de 44 minutes sur 10 kilomètres, 1H38 sur semi- marathon et 3H30 sur marathon.

Là où le lecteur adepte de la méthode Agile y verra peut-être un parallèle intéressant, c’est que la VMA détermine une allure de course aérobie maximale qu’on ne tient en général que 6 minutes à 12 minutes selon les méthodes de tests. Plus les efforts sont longs, plus les études montrent qu’on tient à un pourcentage variable de cette vitesse. Pour augmenter cette VMA, il faut courir à des allures proches de celle-ci, mais comme l’on ne peut tenir longtemps, on pratique alors des séances de fractionnés, soit une alternance de courses rapides autour de la VMA avec des temps de récupération à vitesse très lente. Ce n’est qu’ainsi qu’on arrive à travailler à haute intensité sur des temps plus longs, cumulés, que si l’on courait à VMA continue.

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Accélérer, Ralentir, Respirer

Evidemment, dans notre réalité professionnelle, il semble inaudible de tirer le parallèle avec la course à pied et de préconiser à une équipe de réalisation de ralentir, pour lui éviter de générer du déchet, à l’image du coureur produisant de l’acide lactique à trop haute intensité. On prône alors évidemment un rythme soutenable, mais ce faisant, le terme sprint est dévoyé : l’équipe fait du jogging en souhaitant uniquement finir le marathon dans un temps prédictible mais pas considérablement amélioré. Ainsi ira-t-elle souvent au bout, mais éventuellement moins vite et moins efficacement que si nous pouvions envisager l’idée de lui accorder des cycles d’accélération et de ralentissement clairement admis.

J’ai eu la chance de suivre une équipe durant une année qui a pourtant adopté ce rythme naturellement après des débuts relativement difficiles. Les premiers temps furent compliqués. Le product owner considérait que l’équipe n’était pas prédictible, tandis que le manager cherchait à contrôler via le burn down tous les signes qui pourraient lui indiquer d’où venait la faille pour y remédier au plus vite. Ce n’est qu’après dix à douze sprints que la moyenne d’efforts réalisables par sprint a pu réalistement être calculée et les résultats être effectivement évalués. Or, et contre toute attente, cette équipe a non seulement produit davantage que les autres équipes du projet- pourtant plus linéaires- mais elle a également fourni des incréments de meilleure qualité.

Les sprints de ralentissement se sont mués en sprints de respiration durant lesquels les membres de l’équipe ont pu laisser libre court à leur créativité. Ceux-ci ont pu, par exemple, travailler sur un POC en parallèle du projet pour anticiper un objectif DSI plus lointain, ou adresser des tâches purement techniques visant simplement à appréhender mieux des technologies qui leur tenaient à coeur de sorte à anticiper de futurs challenges sur le projet. Revenus sur le sprint d’accélération, ils montraient des signes de motivation, et par conséquences, d’efficacité qui a fait grimper la “vélocité” jusqu’à obtenir une capacité à délivrer supérieure de 20% aux autres équipes du projet.

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Le pouvoir de l’action

Une fois tout cela dit,il m’apparaît deux conclusions.

La première est que la plupart des calculs n’ont d’autres vocation qu’à nous rassurer sur notre capacité à faire, ou justifier notre incapacité présumée à échouer. Mais de la même manière qu’un test de VMA n’indique qu’une situation théorique à un moment figé et ne présage en rien de notre potentiel réel, les calculs de vélocité “agile” s’avérent, bien plus longtemps qu’on ne l’admet souvent, une estimation floue qui oublie de nombreux facteurs susceptibles d’impacter sur la performance réelle d’une équipe.

La seconde et dernière observation est, qu’à l’instar de la préconisation face à une situation chaotique, l’attitude la plus judicieuse à adopter consiste souvent à simplement faire. Comme le coureur qui compte et recompte ses estimations sur longues distances avec ses VMA et FCM, l’unique moment qui importe vraiment est pourtant celui où il chausse ses baskets, l’unique “outil » de qualité sur lequel il devrait à mon sens investir, pour aller courir. Et encore. Le courant minimaliste invite à courir pieds nus…

Quoi qu’il en soit, le constat demeure.

On ne termine pas un marathon en théorie. On le termine dans le réel. Avec son élan intérieur, en ayant essayé un nombre considérable de techniques à l’entraînement, parfois pertinentes et efficaces, parfois décevantes et vaines, tout en restant à l’écoute active de ses moments de découragement avec bienveillance.

Courir en côte, partir en extérieur pour devoir s’adapter au changement de terrain, courir sous la pluie, de nuit, à 6h du matin ou à 23h le soir, seul ou en groupe. Courir. Faire, au plus tôt, plutôt que de s’assurer de tout prévoir, agir puis s’adapter, échouer puis recommencer autrement, essayer différemment. Trouver sa voie, taper des murs.

Et enfin, courir longuement, hors des sentiers battus.

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Remerciements Crédit Photos Emmanuel Zerdoun, tous droits réservés. 

Malevich, signataire inconnu du Manifeste Agile.

On se demande souvent pourquoi un projet échoue lors d’une transformation Agile.
Les raisons sont assurément multiples. L’une d’elle est pourtant essentielle.
Elle tient à l’absence de la projection d’une intention.
Comparaison par l’exemple avec l’Art Moderne.

Malevich a peint Carré Blanc sur Fond Blanc (White on White) en 1918 exposé aujourd’hui à New-York.
À y regarder, nombreux sont les visiteurs qui pensent et penseront que l’ouvrage était facile. Certains hurleront alors, au mieux à la provocation, au pire à l’escroquerie.
Je ne rentre ni dans ce débat individuel périlleux, ni dans un cours hasardeux sur l’histoire de l’Art.
Car l’essentiel à retenir ici tient en peu de mots.

Si vous achetez demain une toile blanche pour reproduire à l’identique le monochrome de Malevich, je doute fortement que vous soyez exposé au MoMa. Pourtant, peut-être aurez-vous réalisé exactement la même chose. Votre frustration sera à la hauteur de votre incompréhension. À l’image de vos clients ayant installé un whiteboard dans leurs locaux.
Car la raison de l’échec annoncé est souvent identique lors de la mise en place de l’agilité sur un projet. La reproduction méthodique est insuffisante. L’intention, seule, soutient la réussite. Dans son œuvre- qui s’inscrit d’ailleurs dans une démarche relativement itérative, comme Malevich déclina son travail selon différents styles au cours de sa carrière pour finalement revenir au classicisme– il n’a pas uniquement projeté du blanc sur une toile. Il a surtout projeté et peint une vision du monde, qu’il a expliqué pour en justifier l’utilité.

Comme toute vision, du monde ou d’un produit, celle-ci est subjective et toujours discutable. L’essentiel étant qu’elle existe. Malevich a défini une valeur, à l’instar d’une valeur métier, qui visait à ériger la suprématie du sentiment pur, de la sensation absolue, sur la représentation figurative du monde, apurée à l’extrême de toute portée rationnelle ou symbolique. La valeur des choses est contextuelle et personnelle, qu’il s’agisse d’une peinture ou d’un projet. A chacun de s’y tenir, d’y croire et d’en raconter la finalité.
Malevich aura non seulement trouvé un public mais aussi convaincu d’autres artistes de porter plus loin encore le concept.

“Il n’y a rien de mal à imiter, l’essentiel est de savoir pourquoi on le fait” disait Constantin Fédine.

Il n’y a rien de mal à vouloir imiter un projet qui a réussi sa transformation Agile, l’essentiel est aussi de savoir pourquoi on le fait. L’intention est la cause première. Les conséquences n’en seront que l’aboutissement.

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Ethique de la Reliance Agile

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« Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement ». – Boileau

A la lecture de mon précédent article, une personne de mon entourage m’interpella quant à la manière dont j’écris mes textes. Le couple déduction et induction s’avère un dualisme structurant en philosophie. Plus simplement, car je vous sens déjà prompt à interrompre votre lecture, il m’interpellait sur le fait que je ne posais pas clairement l’axe contexte/problème/solution. Mon raisonnement lui semblait manquer cruellement de déduction.

Force est de constater qu’il disait vrai.

Force est de constater que, comme souvent, il y a aussi une raison à cela même si elle échappe parfois au conscient. A ceux qui ont lu Douglas Hofstadter et son ouvrage Gödel, Escher, Bach, les brins d’une guirlande éternelle, et qui sont nombreux parmi les informaticiens et les spécialistes de l’IA, je lance ce petit clin d’œil. Pour les autres, bien humble face à ce livre culte, je citerais simplement cette phrase fameuse de Hofstadter : “Je me suis rendu compte que Gödel, Escher et Bach n’étaient que des ombres projetées dans différentes directions par une essence centrale. J’ai essayé de reconstruire cet objet central, et c’est ce livre.” Il s’agit donc pragmatiquement de poser des systèmes formels et voir si ceux-ci suivent les mêmes règles que des systèmes complexes. Dit ainsi, je doute farouchement parvenir à vous donner l’envie de vous ruer derechef chez Amazon pour acheter l’ouvrage…

De la difficulté de faire simple avec le complexe sans le rendre compliqué. Car de complexe il est bien question ici, et dans son ouvrage, Douglas Hofstadter raconte, par exemple, le fonctionnement d’une fourmilière, dont la structure complexe émerge de la réunion (de la reliance, et j’y reviendrai) de simples fourmis…Les animaux, un exemple que j’ai déjà très modestement utilisé, mais qu’Alexandre Billon a quant à lui exploité avec beaucoup d’intelligenceAlexandre Billon, un coach…Agile. De la science à l’agilité, en passant par la philosophie et la sociologie, “des ombres projetées dans différentes directions par une essence centrale” ? A mon tour, je vais très humblement tâcher de reconstruire un objet central autour des valeurs de l’agilité.

De l’agilité expliquée à ma grand-mère.

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Au cours d’un repas de famille, comme chacun en vit assurément, ma grand-mère tenta une nouvelle fois de comprendre à quoi je pouvais bien passer mes journées. En général, ma paresse intellectuelle me poussait sempiternellement à lui fournir la même réponse, à savoir: “ je suis chef de service”. Pour une dame née en 1936, je pensais lui donner ainsi le minimum utile de ce qu’elle avait à comprendre, quitte à fournir une réponse totalement fausse. Je m’épargnais aussi, ce faisant, la difficulté de devoir expliquer simplement ce qui me semblait compliqué pour elle, mais l’était en réalité d’abord pour moi. Mais cette fois, sans doute parce que le dessert s’avérait à mon goût, je décidais de cesser mes manigances et lui dire la vérité. “Je suis Product Owner et je commence à coacher des gens en méthode Agile”. Ma grand-mère posa sa cuillère. Je venais de lui passer le goût de terminer son dessert.

  • “ Tu fais travailler les gens en Méthode Agile? Mais qu’est-ce que c’est? Je ne comprends rien à ce que vous faites, vous, les jeunes, c’est fou comme le monde a changé…C’est sportif? Mais tu travailles dans un bureau n’est-ce pas? Ah non, vraiment, je ne comprends rien…”

Comprenant qu’achever mon dessert, allait, à mon tour, s’avérer une tâche compromise dans l’immédiat, et que je venais de me saboter, j’assumais et posais sagement (une fois n’est pas coutume) ma cuillère.

  • “ En réalité, c’est très simple. Ce n’est que du bon sens. A l’origine, des gens, qui travaillaient dans l’informatique, se sont dit, comme toi, que le monde devenait trop compliqué. Que les hommes ne savaient plus “fonctionner” de manière raisonnable, si tu préfères. Alors, ils sont partis à la Montagne car tu connais l’adage : si la Montagne ne va pas à toi, Va à la montagne.” Une fois là-bas, ils ont réfléchi à quatre valeurs, quatre choses essentielles qu’il faudrait toujours garder en tête pour travailler correctement, voire même vivre ensemble. Et voici ces quatre choses, très simples, et pourtant très riches de sens.
    • Les êtres humains et le partage avant tout le reste. Ce qui se traduit par “Les individus et leurs interactions plus que les processus et les outils
    • Faire des choses concrètes dans le réel, plutôt que théoriser des concepts à l’écrit, ou même à l’oral. Ce qui se traduit par “Des logiciels opérationnels plus qu’une documentation exhaustive
    • Travailler et réfléchir ensemble, dans une action commune et solidaire, plutôt que de se confronter avec des intérêts souvent appréhendés comme incompatibles qui entraînent des concessions tout aussi souvent décevantes. Ce qui se traduit par “La collaboration avec les clients plus que la négociation contractuelle
    • Accepter la réalité du temps qui passe, de l’aléa inéluctable, de la force du hasard ( hommage à Taleb) et s’adapter pour ne pas tout simplement dégénérer. Ce qui se traduit par “L’adaptation au changement plus que le suivi d’un plan

Voila ce qu’on appelle tout simplement “l’Agilité”. Comme tu vois, ces quatre notions sont des valeurs, mais elles sont relativement abstraites, si bien que pour les rendre plus accessibles, des “méthodes” ont été crées. On a appelé cela “les méthodes Agile”. On a écrit des livres, nombreux, pour donner des repères, pour rendre concret ce qui semble par trop abstrait, et donc, fait peur, surtout dans le milieu professionnel, car dès qu’il s’agit d’argent, tu sais comme les choses se crispent. En suivant les guides, les méthodes, les ouvrages, les textes, on peut alors tâcher de tirer bénéfices de ces valeurs. Du moins, on le pense. Mais l’ennui, et tu dois déjà le comprendre, c’est que tu peux bien lire tous les livres, et suivre à la lettre les préceptes, si tu n’as pas lu entre les lignes l’essentiel, tu resteras toujours en surface, alors mon travail, avec l’aide d’autres gens comme moi, c’est simplement faire en sorte que l’on descende tous un peu davantage en profondeur…”

Ma grand-mère a souri. Et reprenant très calmement la dégustation de notre tarte au citron abandonnée, me répondît :

  • “ Te voila donc devenue philosophe, ou bien évangéliste, je ne saurais dire. Connais-tu le verbe complectere d’ou vient Complexus, qui signifie “embrasser”? Et bien on retrouve le préfixe d’embrassement “com- » à la fois dans la complexité, la compréhension et la communauté. Une pensée complexe est une pensée qui embrasse le divers et réunit le séparé.

Fulgurance d’un autre temps. Boucle récursive avec le passé ? Je n’ai pas pu terminer mon dessert. En quelques phrases, ma grand-mère avait compris ce que beaucoup, en des heures de lecture sur l’agilité, et moi en tête de fil, n’avons pas encore totalement assimilé.

Pourtant, ma grand-mère ne vient pas d’un milieu aisée. Femme au foyer, comme cela se faisait encore généralement pour les femmes de sa génération, mariée à 17 ans, ayant connu la guerre, sa culture est venue de ses lectures, de sa curiosité et aussi du réel. Un réel qui obligeait alors à savoir boucler ses fins de mois avec très peu pour simplement survivre. A la notion quasi poétique moderne de MVP, «un produit minimum viable», elle devait envisager très prosaiquement celle de MVL, «minimum viable life»: l’essentiel pour vivre. Et par delà même les contingences pratiques, de par sa spiritualité, ma grand-mère à toujours raisonné en se concentrant sur l’essentiel, en tâchant bien simplement de mettre son énergie sur ce qui délivre un maximum de valeur, ici et maintenant, avec une vision, au-delà, de ce que l’on aimerait, mais bien en prise avec les réalités de l’existence, du réel, du changement encore et toujours inéluctable.

« L’ âme de votre âme, c’est la foi »- Saint Augustin

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Le bon coach, tel que je me l’imagine, est assurément un genre nouveau d’évangéliste, ou de philosophe. Comme ma grand-mère, cette question demeure pour moi en suspend. Peut-être peut-on relier les deux concepts, et de Reliance, je reparlerai, c’est chose promise. Toujours est-il que, par delà les guides écrits, le coach s’avère assurément un guide humain : un individu, avec un supplément d’âme, justement face à tous les outils et processus.

Une jeune femme qui me demandait récemment de l’aide dans son travail, me fit au sujet de l’agilité, cette remarque brillante : “on applique l’agilité au quotidien, du moins on y tend, mais dans le travail, on n’y parvient pas et tout devient compliqué.”

Le quotidien impose le temps. Et chacun d’en ressentir bien souvent l’urgence. Qui peut dire le moment où il ou elle “partira” en production, si j’ose le formuler ainsi? Personne, à ma connaissance. Pas même les visionnaires comme Paco Rabanne. Cet inconnu, qui échappe et dépasse, nous pousse alors à créer de la valeur dans nos réalisations personnelles, de sorte à faire, effectivement, ce qui nous semble estimable. A chaque jour, une nouvelle tâche, une autre itération, selon son propre rythme soutenable, pour marquer des points, ou échouer, mais se relever encore en ayant appris. Échouer souvent, apprendre plus encore, recommencer, toujours.

Avec ces éléments en plus pour l’agilité et pas des moindres : le concret et l’opérationnel. Si la foi ou la spiritualité semble à certains un pari plus ou moins risqué, la philosophie Agile s’ancre, quant à elle, dans le présent et le retour d’expérience concret. Elle s’éprouve dans l’immédiateté des choses. Si l’Agile ne vous convainc pas, ne nous convient pas, ne vous ouvre pas les portes d’un Eden sur terre, ici et maintenant, libre à chacun de ne plus croire et ne plus tenter de l’appliquer.  Pascal aurait vraisemblablement mis un billet.

De ce constat, nous pourrions en rester là. Un dernier point me taraude pourtant. Pourquoi, alors que tout semble si évident, l’agilité semble avoir tant de mal à prendre corps efficacement au sein de nombreuses entreprises? A côté de quoi passons-nous?  Certains seraient parvenus à se réincarner, mais le bon sens, lui, peinerait à s’incarner. Quel lien avons nous rompu?

 

Reliance.

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Par delà les valeurs proposées par l’Agilité, le principe de transparence se veut aussi une notion clef de cette culture. Je constate, malheureusement, que celle-ci n’est pas toujours efficacement éprouvée, parfois même assumée. L’agiliste convaincu s’en tiendra néanmoins à ce devoir de transparence, car cette nécessité sous tend la confiance. Un autre principe, cher à l’Agilité.

Suivre un texte ou une méthode ne saurait suffire, je l’ai déjà avancé. Il faut donc avoir la foi, du latin fides qui signifie la confiance: croire en l’authenticité de nos actes. La foi peut venir ex nihilo- rarement. Etre suscitée par des lectures- plus souvent. Etre provoquée par une rencontre- idéalement. Idéalement, car l’éveil naît souvent de l’écoute d’une parole qui fait écho, à l’aune d’un contexte, d’un moment subjectif et propre à chaque individu.
Alors l’agilité peut se décliner au pluriel et s’en vient le temps d’éprouver la puissance du partage en collaboratif. Cependant, d’où qu’elle vienne et quelle que soit sa façon de se nourrir, la foi doit toujours s’appréhender, viscéralement, et ne pas se perdre dans les dogmes.
Promettre à un chef d’entreprise qu’il gagnera du temps et de l’argent en faisant de l’agilité me semble une voie dangereuse. Car la puissance de cette nouvelle façon de vivre et travailler ensemble ne saurait se limiter à ses conséquences potentiellement fructueuses.

C’est d’abord une envie profonde de changer d’état d’esprit, qui, comme tout changement, impose aussi des remises en cause. Ne pas faire comprendre cette réalité me semble une erreur. Encore ce prefixe “com-”… Ma guirlande éternelle chère à Hofstadter pourrait bien se boucler. Et la Reliance pointer enfin son nez.

La Reliance est une notion heuristique…L’heuristique signifie l’art d’inventer, de faire des découvertes. La Reliance est un vieux concept connu des sociologues. Pour les quelques lecteurs qui seraient arrivés jusque là, j’invite à la Lecture de l’Ethique d’Edgar Morin, sixième et ultime tome de son oeuvre maîtresse, “La Méthode”. (Une méthode assurément très Agile mais que la plupart des agilistes ne connaissent pourtant pas). Morin intitule l’un de ses chapitres “Ethique de la Reliance”.

Comme avec ma grand-mère, il va s’agir de rendre simple le complexe. Nouvelle tentative, sans tarte au citron, cette fois.

La Reliance s’oppose à la Déliance: ce qui relie affronte ce qui rompt le lien, humain et social. La Religion, puisque j’ai parlé de foi, au sens sémantique,signifie ce qui relie.Elle n’est finalement qu’un cas particulier de Reliance, qui implique juste la référence à un transcendant.  

Mais ici et maintenant, au sein de la société humaine, la Reliance existe également, fondée sur le principe de la reliance communautaire. L’entreprise figure parmi ces communautés humaines. Or, le sentiment de communauté est source de responsabilité et de solidarité. Pourrait-on alors parler de source d’Ethique?

L’Ethique de Reliance se veut altruiste: elle est tournée vers l’autre. Elle assigne la mission de maintenir l’ouverture sur autrui, de sauvegarder l’identité commune mais aussi de solidifier et de tonifier la compréhension. L’Ethique de Reliance, c’est d’abord une éthique de la complexité, de la pensée complexe. Mais cette pensée complexe est par essence…une pensée qui relie.

L’éthique de Reliance implique, pour les sociologues, le partage des solitudes acceptées et l’échange des différences respectées. À quoi d’autres ajoutent la rencontre des identités affirmées et la confrontation des valeurs assumées, ce qui révèle bien le lien complexe entre les dimensions sociale, psychologique, culturelle et politique.

L’agilité est une éthique de reliance complexe.

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Les excès de reliances techniques génèrent la quête de reliances humaines. Je laisse à Edgar Morin, Michel Maffesoli et Max Pagès le soin d’aller plus loin, au sujet des enjeux que génère, selon eux, notre monde d’hyper-modernité et  notamment le concept de “mal-penser”  décrit comme « la parcellarisation, la compartimentation, l’atomisation du savoir qui rend incapable de concevoir un tout, de s’y relier et ainsi désolidarise et irresponsabilise”.

Une pensée aveugle au global ne peut saisir ce qui unit les éléments séparés. Cela ne rappellerait-il pas très simplement ce que l’on appelle en Agilité avoir une vision (produit), sur ce que l’on veut faire?

Le coach Agile, qui agit sur une équipe, ou sur une structure, l’agiliste, celui qui est convaincu de la puissance de cette nouvelle façon de voir le monde, sera alors, presque malgré lui, investi de cette mission de faire lien de façon simple avec le complexe en rejetant systématiquement  la complication inutile. Lien avec lui-même, lien avec l’autre, lien avec ce qui sépare, lien avec ce qui fait peur, lien avec ce qui brise. C’est une mission difficile, vaste, passionnante, souvent méconnue, qui oblige sans cesse à la remise en question.

C’est une mission éthique, qui nécessite du courage et de l’humilité. C’est une mission qui revient à l’essence centrale de chacun par delà les ombres projetées.

La boucle est bouclée.

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Crédit Photo Nunzio Paci. En Utilisant le graphite et la peinture à l’huile, l’artiste italien, Nunzio Paci, a cherché à reconstruire un lien entre l’humanité et la nature avec ses œuvres d’art complexes.

La Revanche du Python…

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Lors de mon précédent article, je vous emmenais dans la jungle hostile, pour rencontrer de bien curieux animaux. La jungle étant assurément un vaste espace, il me faut une nouvelle fois continuer ce périple avec vous.

Je renouvelle ici un partage d’expérience à l’intention toute particulière des Product Owner, mais qui pourra, assurément, faire écho à quiconque s’essaye à la vie en entreprise, embarquée dans l’aventure Agile avec plus ou moins de succès.

L’ignorance est une force.

Lors d’une de mes missions, où j’assurais, ou assumais, selon les jours, le rôle, souvent mouvementé, de Product Owner, et alors que je m’apprêtais à prendre le doux chemin du RER, pépite des joies quotidiennes urbaines s’il en est, le métier, représentant du produit pour lequel j’officiais, m’appela avec une excitation évidente et non dissimulée.

Ce brave homme avait eu une idée et me tint à peu près ces propos frénétiques:

  • “ Nous avons besoin de corriger cette fonctionnalité telle qu’elle existe aujourd’hui, et en python, j’ai essayé moi-même sur mon poste, c’est très facile, je peux même le montrer à tes développeurs, c’est super, ça marche mieux, je l’ai sous les yeux !”.

Perplexe, je répondis alors :

  • “ Tu as un serpent sous les yeux? Vraiment?! J’aurais plus vu un crocodile au regard de l’ADN de l’entreprise, mais un serpent, en un sens, ça peut aussi fonctionner…”

Le silence assourdissant au bout du fil laissa assez transparaître le mépris de mon interlocuteur à mon endroit, qui pensa pertinent d’ajouter alors :

  • “Le python est un langage informatique…J’ai codé moi-même la fonctionnalité pour gagner du temps…”

Sans me départir de mon humour qui s’avère souvent la seule carte pertinente face à la condescendance, je dis alors d’un ton morne:

  • “C’est une solution…Mais par delà le reptile et ses lambdas, peux-tu me dire simplement ce que tu veux, avant de me dire comment l’obtenir?

L’homme pensa alors sans doute, lui aussi, au RER qu’il allait devoir prendre, au chemin fastidieux qui l’attendait également pour rentrer chez lui, par cette nuit d’hiver déjà tombée, et obtempéra en me détaillant d’une voie monocorde, sans plus de passion, le seul besoin fonctionnel qu’il escomptait face à la problématique existante de l’application, prenant bien soin de me signifier cependant, à chaque détour de phrase, qu’un enfant de cinq ans eut été plus prompt à comprendre et que je lui faisais significativement perdre son temps.

En disciple de Socrate, convaincue de ne rien savoir, je continuais mon investigation sur le pourquoi des choses, à l’image précisément d’une enfant, qui questionne sans filtre et sans retenue. Au bout d’une demie-heure, j’avais une idée assez précise de l’évolution sur la fonctionnalité attendue par ce monsieur, de sa valeur quant au produit que nous développions et acquis sa déconsidération de manière certaine et durable.

Il s’agissait donc d’une excellente journée.

Le lendemain matin, je revenais au bureau. Une collègue, à qui je relatais cette situation, m’interrogea sur ce besoin visiblement viscéral chez moi de passer pour une imbécile, au lieu d’opter pour la voie de la rapidité et de la reconnaissance. Je ne sais si je parvins alors à la convaincre, mais voici cependant ce qui me vint pour illustrer mon propos.

“Chaque enfant est un artiste, le problème, c’est de rester un artiste quand on grandit” – Pablo Picasso

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Lorsque je pense à une équipe de développement informatique, la première idée qui me vient n’est pas celle de la productivité, mais celle de la créativité. Et en matière d’inventivité et d’imaginaire, les enfants, me semblent, de facto, une bonne source d’inspiration.

Pour reprendre de façon métaphorique mon expérience professionnelle, en y ajoutant un pythonidae, devenu, depuis lors, cher à mon cœur, voici un peu la façon dont je m’imagine la même situation vécue avec des enfants. Éloge du récit, richesse de la vision et partage de celle-ci.

  • “Aujourd’hui, les enfants, je vous rappelle le contexte. Nous sommes au Bénin, près du village de Ouidah, bastion de la culture vaudou. Pour votre information, dans ce village, on y trouve un temple consacré aux Pythons, symbole de la sacralité de l’animal. En 1717, le roi vaincu de Ouidah qui ne s’entendait vraisemblablement pas au mieux avec son frère, alla se réfugier dans une forêt pour échapper aux guerriers qui le pourchassaient. Il fut alors protégé par des Pythons qui attaquèrent les assaillants et fut ainsi sauvé. De retour sain et sauf à Ouidah, Houeda à l’époque, il décréta l’animal sacré. Les pythons ont donc des temples, mais ils font surtout l’objet du plus grand culte. Tout cela pour vous dire qu’il y en a beaucoup, de toutes tailles, et bien vivants. Et pour leur tenir compagnie, bien qu’ils ne semblent pas avoir accédé à autant de considération par la population, il y a également, des tigres plutôt chatouilleux, des araignées venimeuses grosses comme ma main, et des moustiques par centaines. D’ailleurs, j’ai été piquée. A l’occasion, il faudra remédier à ce problème, même s’il n’est pas le plus urgent pour le moment, au regard de ce que je m’apprête à vous raconter. Car voici l’enjeu du jour. Lors de notre dernière rencontre [insérer ici le terme Sprint Planning] je vous avais expliqué mon besoin de me rendre au village de Cotonou. Je vous avais demandé le chemin le plus rapide, vous m’aviez alors proposé de m’engouffrer dans une forêt, qui pour moi ressemble d’ailleurs davantage à une jungle, soit-dit en passant, mais enfin quoi qu’il en soit, cela semblait l’option la plus efficace comme l’autre alternative consistait à aller nager dans le golf de Guinée, avec un détour non négligeable et aucun équipement. Tout cela me semblait rondement mené, jusqu’à ce que je tombe sur un sorcier vaudou. En soit, un sorcier vaudou, c’est assez inédit voire fascinant en ce qui me concerne, je dois bien l’admettre, mais l’ennui, c’est que ce cher monsieur m’a capturée et entend promptement me transformer…en souris. Et si je m’en tiens au fait que les pythons sont très en odeur de sainteté par ici, et que les souris sont des mets dont ils raffolent, tout cela ne me réjouit guère.

souris

Les enfants ne dissimulent pas leur excitation face à cette situation pour le moins ubuesque et commencent alors à m’interroger plus avant.

  • “ Tu es prisonnière ? Il t’a mise dans une cage? Tu es blessée?”

Moi de répondre:

  • “ Je ne suis pas blessée, le sorcier m’a attachée avec une corde, sur une branche assez basse d’un gros arbre. Je pourrais me libérer en retirant la corde et m’enfuir, j’ai lu tous les livres de Mike Horn, et sa punchline c’est “Explore, Learn, Act”, seulement le sorcier me surveille. Et même si je pense bien qu’il va finir par s’endormir car il fait déjà nuit et il qu’il est actuellement en train de ripailler, me laissant ainsi à espérer que je ne suis pas dans ses priorités ce soir, il n’empêche que même si je m’échappe, dans cette jungle épaisse, je ne vais pas progresser bien vite, aussi va-t-il me retrouver. En vérité, il faut occire ce gars, du moins, j’ai vraiment besoin de m’en débarrasser pour de bon.

Le cerveau des enfants commence alors à se mettre en effervescence. Les questions se bousculent.

  • “ Décris-nous mieux le lieu ! Tu es seule? Il y a d’autres prisonniers? Il y a des animaux?

Je commence à me demander ce que toutes ces questions vont bien pouvoir amener comme solution à mon problème maintenant que j’ai expliqué mon besoin essentiel, mais je poursuis le récit de mon histoire.

  • “ Eh bien, je suis la seule prisonnière. Il y a une grosse boite en bois à côté du sorcier. Sinon, il y a aussi un tigre, qui n’a rien à envier en termes de gabarit à la boite, et puis des moustiques, qui continuent à me piquer. J’ai cru voir passer une araignée sur la branche, mais elle est partie, et à vrai dire, j’évite de trop chercher à la retrouver. Je suis arachnophobe. Et oui, ça tombe plutôt mal, pas la peine de me le préciser.

Les enfants entament une discussion de groupe relativement animée où les idées fusent sans que j’en comprenne forcément la teneur. Je suis pour ma part très inquiète quant à la suite de cette funeste rencontre. Quand finalement, l’un des enfants prend la parole.

  • “ Le plus simple, c’est d’attendre que le sorcier s’endorme, tu retires ton lien, tu te sers du cordage pour le tuer.”
  • Quoi?! Moi ?! Alors, je vous ai dit que j’étais fan de Mike Horn, pas d’Ed Gein ! Déjà d’une, je serais incapable de tuer un homme, tout sorcier qu’il est, et encore moins avec une corde. Et de surcroît, éthiquement, c’est coûteux de tuer un type soi-même, rapport à mon karma. Le retour sur investissement serait désastreux, j’en suis certaine. C’est non, je n’achète pas !

L’enfant, assez déçu, reprend cependant de plus belle.

  • “ D’accord, d’accord, alors en ce cas, tu attends que le sorcier s’endorme, tu retires tes liens, et tu ouvres la cage du tigre. Il devrait te tuer et tuer le sorcier.
  • “ Non, mais…je ne veux pas mourir !”
  • “ Ah ?! On ne sait pas nous, tu nous as dit que ton objectif c’était de tuer ou te débarrasser du sorcier pour avoir le temps de fuir et ne pas être transformée en souris. Tu n’as pas viscéralement insisté sur le fait de rester en vie, tu voulais t’échapper, mais pour ce qui est de la suite, peut-être que tu veux simplement aller faire une tentative de suicide dans un endroit plus calme, ou juste ne pas devenir une souris…Si tu ne nous dis pas tout, aussi…!
  • “ Bien, alors en ce cas, je vous le dis explicitement : je veux prendre la fuite pour vivre et sous une forme humaine ! Et non pas pour aller me pendre plus loin avec la corde !”
  • “ Soit. Mais pourquoi tu ne veux pas mourir, finalement, ou en prendre le risque en devenant une souris ? Tu ne nous l’as jamais vraiment dit ça.”
  • “Pourquoi je ne veux pas mourir et en prendre le risque en devenant un rongeur vulnérable ?! Eh bien, disons simplement que ma vie humaine a une forte valeur à mes yeux, ne serait-ce que, parce que si je meurs, ou même si je deviens une petite souris, qui va vous raconter des histoires aussi extra-ordinaires? “

tiger

Les enfants sourient. J’espère les avoir convaincus quant à ma valeur vitale sous mon format actuel. Un autre prend alors la parole avec un regard perçant.

  • “ Sais-tu ce qu’il y a dans la grosse boite?”
  • “ Dans la boite?  Oui, je le sais, j’ai vu le sorcier y glisser un python. Il y en a plein ici comme je vous l’ai déjà dit, c’est une très grosse boite, et un très gros python dedans…Lui, il doit aimer les souris.”

Les regards des enfants s’illuminent et un nouveau s’exclame alors immédiatement :

  • “ Ah! Mais voila ! Et admettons alors, si on considère bien tout ce que tu nous expliques, que, tu attendes que le sorcier s’endorme, tu retires ton lien, tu ouvres la boite en bois, et tu libères le gros python…”
  • “ Le serpent dans la boite? Je ne vois pas bien à quoi il peut servir celui-là à part me dévorer quand je serai une souris. Mais admettons, je n’y connais rien en serpent moi, quelle est ton idée? En quoi est-ce mieux pour moi que le tigre qui me zigouille immédiatement?”
  • “ Un python, c’est un serpent constricteur. Cela veut dire qu’il s’enroule tout doucement autour de sa proie et qu’il lui coupe la circulation sanguine et l’étouffe avant de l’avaler. Comme tu nous as dit que ton sorcier s’en est mis plein la panse, il va sans doute bien dormir et être bien chaud, c’est la thermogenèse, appelée aussi “action dynamique spécifique” si jamais ça t’intéresse. Quoi qu’il en soit, si tu déposes délicatement le python à côté de lui, en silence et tout doucement, tu te remets sur ta branche et tu observes. Le python va vraisemblablement se coller au sorcier, l’étouffer, puis l’avaler en commençant par la tête. Et comme il s’agit d’un être humain, le serpent va mettre beaucoup de temps à le digérer lui-même. Cela te laissera le temps de filer, sans être devenue une souris, sans être morte et sans avoir eu à entacher ton karma, puisque finalement, le python est un animal sacré, du coup, c’est presque un sacrifice divin !
  • “ C’est assez original comme plan…Je ne vous imaginais pas aussi calés en connaissance des serpents, mais je vous fais confiance, en tout cas, cette fois, cette solution semble satisfaire toutes mes aspirations, je vous propose donc de procéder ainsi et nous verrons bien si cela fonctionne. De toutes façons, au pire des cas, nous verrons bien le résultat demain matin [insérer ici le terme Sprint Review ou Démo]. En attendant, ouverture de la boîte, placement subtil du monstre, et repli stratégique sur la branche pour donner le change en cas de réveil intempestif du sorcier.

big python

Me resterait alors à formaliser en des termes secs et froids toute la richesse de cette négociation, de cette histoire, comme un instantané ayant simplement vocation à rappeler à chacun cet échange.

  • En tant qu’aventureuse touriste ayant perdu son Lonely Planet et ayant un sens de l’orientation désastreux,
  • Quand je suis capturée au milieu d’une dense forêt par un sorcier vaudou qui compte me transmuter en souris pour me donner à manger aux serpents sacrés,
  • Je veux vivre
    • Et je ne veux pas que le sorcier ait la moindre opportunité de me rattraper à nouveau
    • Et je ne veux pas impacter négativement sur mon karma
    • Et je ne veux pas être transformée en souris

 

A vrai dire, si le python n’avait pas été là et que les enfants avaient pu m’assurer qu’en dansant la java j’aurais pu tout autant paralyser le sorcier pour les cinq prochaines années, cela aurait pertinemment répondu à mon besoin vital de me faire la malle sans aucun risque d’être rattrapée, ni de devenir une souris, ni d’entamer mon éthique personnelle. (Aussi relativement discutable soit-elle, je l’admets. Que celui qui n’a jamais fait aucune compromission avec elle en pareille situation, me jette le premier reptile).

Mais, malheureusement pour le sorcier, il semble que la solution de la java n’ait même pas été envisageable dans la mesure où il s’agit d’une danse pour laquelle il faut être deux, et que j’étais bien seule.

“Mets les choses à leur place, à la tienne elles te placent”.

Le lecteur assidu et peut-être un peu cabotin aura beau jeu de me dire qu’au final, en usant de cette métaphore, mon représentant métier avait vu juste en proposant immédiatement la solution du python.

Dans ce cas précis, peut-être. Ou peut-être pas, finalement.

Car l’essentiel n’est pas là. L’essentiel tient en peu de choses : mettre les choses, et les gens, à leur place pour que chacun puisse y occuper tout l’espace. Aux représentants du métier, aux utilisateurs du produit, et au Product Owner l’espace de la valeur des besoins. Aux développeurs l’espace de la valeur des solutions. En outre, à amener le serpent sur un plateau, on oublie le cheminement, on perd graduellement la réflexion et sur la route, l’envie se délite, la curiosité s’amoindrit et l’enthousiasme se meurt.

Car pour trouver ce serpent, il fallait se pencher sur ce qu’il y avait à l’intérieur de cette boite.

Think out of the box” disent les anglais, ce qui revient à dire “penser en dehors de la boite, du cadre”. J’ajouterai alors, penser les possibles avec la boite, avec ce cadre, parce que le réel est ce qu’il est, surtout en entreprise, avec ses contraintes, ses obstacles, ses obligations, et qu’on ne peut pas toujours avoir la latitude de s’en départir, du moins systématiquement.

Cependant, et fort heureusement, il demeure un espace créatif dans ce cadre et avec lui. C’est là toute la complexité en matière de créativité : savoir jouer des règles pour continuer la partie.

Cela est évidemment difficile.Mais tout aussi évidemment pas impossible. Et j’en terminerai par le laurier de César, soit une citation de Mike Horn à ce propos.

On qualifie d’impossible les choses que l’on n’a pas vraiment envie de faire”.

Bon voyage.

outsideofthebox

Bienvenue dans la jungle.

Pour ce premier article, je vous propose une petite visite de la jungle, souvent déroutante et brutale, dans laquelle de nombreux employés d’entreprises, y compris ceux pratiquant l’agilité avec ferveur, sont, ou seront, un jour, appelés à évoluer.

Je m’attarderai plus précisément ici sur la possibilité de survie du Product Owner, partant du postulat qu’il pourra ainsi en faire tirer bénéfice à tous les membres de son (ou ses) équipe(s). En cas d’échec, je préconise à chacun de posséder dans son caisson de bureau une paire de baskets de bonne facture de sorte à quitter promptement les lieux du carnage.

Revenons cependant à notre sujet.

Lorsque j’ai commencé à me documenter sur l’agilité, j’ai appris, comme tout un chacun, que la valeur métier à laquelle chaque product owner se veut très attaché, peut parfois, souvent, régulièrement ou même constamment être revue à l’aune d’un étrange acronyme répondant au doux nom de HiPPO. L’HiPPO signifie en anglais « Highest Paid Person’s Opinion » : en d’autres termes, l’avis prépondérant d’un gros animal pas forcément en surcharge pondérale, mais qui, assurément, pèse lourd, a minima, au sein de la structure où l’on officie.

Si j’en reviens à la définition de ce qu’est un hippopotame dans la vie sauvage, on peut apprendre que c’est un animal massif au corps en forme de tonneau qui vit en grands groupes dominés par un mâle polygame et irascible. Bien qu’il soit généralement herbivore, c’est subsidiairement un charognard qui compte parmi les animaux les plus dangereux d’Afrique. L’hippopotame dominant protège férocement son territoire et serait responsable d’environ trois cents victimes humaines mortelles par an. Si la comparaison n’est guère flatteuse tant d’un point de vue physique que psychologique, peut-être que celle-ci vous évoquera cependant quelques exemples tirés de votre expérience personnelle. A défaut, rassurez-vous : cela viendra.

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Rencontre avec la bête

L’hippopotame fait peur. Gageons que dans ces conditions on n’a guère envie d’entamer une conversation avec lui. Et pourtant…Lors d’une de mes missions, alors que mon sprint se déroulait relativement correctement, c’est-à-dire sans « roll-back » apocalyptique, ni « commit » justifiant l’appel de cinq équipes concomitamment, un hippopotame vint à me téléphoner. Oui, les hippopotames disposent, de fait, d’iPhone dernière génération.  Mon cétartiodactyle entendait injecter, brusquement en cours de sprint, une fonctionnalité totalement ubuesque, de mon point de vue, dans l’application que nous développions, pour ce qui me semblait alors être son seul bon plaisir et celui d’un de ses acolytes. Courageusement, je refusais, récitant religieusement tous les principes Agile que j’avais appris. Sans succès, l’animal furieux m’ordonna de répondre immédiatement à sa demande et raccrocha sans me laisser l’occasion d’argumenter davantage. Silence et désespoir au milieu d’un open-space joyeux et babillard.

Une fois mon envie irrépressible de me suicider avec le câble réseau nonchalamment posé sur mon bureau, je demandais alors à mon équipe d’accéder prestement à la demande de notre gros commanditaire. Les visages trahissaient assez le reproche face à ce qui s’avérait être une faute de ma part de laisser passer pareille hérésie. Agacée et démunie, je décidais donc de la seule chose à faire en pareille situation : prendre une pause. Mais alors que j’entamais une descente vers le hall d’entrée pour aller fumer une cigarette au goût de frustration, l’ascenseur s’ouvrit précisément sur mon hippopotame qui en plus de posséder un smartphone, allait lui-aussi s’en griller une petite. Vint alors la question qu’il m’eut fallu immédiatement poser au téléphone : pourquoi ? Pourquoi « vraiment » ?

L’hippopotame, dans une étrange clémence, se livra alors, dans le confinement d’un espace réduit en acier feutré, puis à la fumée de nos cigarettes sous une bruine qui ne portait guère à l’allégresse, aux confidences. Son dit acolyte pesait encore plus lourd que lui, non pas tant en kilogrammes (car cela me semblait relativement aisé dans la mesure où mon hippopotame s’avérait en réalité bien maigre), mais en valeur financière pour l’entreprise. En effet, cet homme, qui avait demandé de ses vœux cette fonctionnalité, entendait séduire ses clients, qui eux-mêmes représentaient une part conséquente du chiffre d’affaire global de l’entreprise. En axant donc le discours sur le pourquoi réel et en posant les chiffres, nous pûmes valider qu’en effet, la prise de risque de laisser partir un si gros poisson avec tous ses clients, pourrait s’avérer un fiasco financier pour l’entreprise. En réorientant l’étude à l’aune des chiffres et du risque à ne pas faire, nous pûmes convenir de la cohérence de cette décision. Plus encore, je parvins à faire valoir que nous tâcherions à l’avenir de penser par les chiffres et les réels bénéfices attendus par-delà l’injonction et l’immédiateté. L’hippopotame, rassuré quant au fait que nous étions sortis de l’antagonisme et que je m’en remettais à ses connaissances, repartit satisfait.

Je revins quant à moi avec cette explication pour mon équipe, qui, en plus de comprendre le besoin, s’avéra ravie d’avoir obtenu la confiance suffisante pour l’entendre.

Dans l’excellent article de Cliff Gilley que je vous invite à lire, celui-ci explique très bien le nécessaire rôle de pédagogie, de diplomatie mais néanmoins de courage qui incombe au product owner face à l’égo de l’hippopotame, qu’il estime souvent être mis au service de causes louables contrairement à ce que l’on pourrait imaginer en étant relativement bas dans la hiérarchie animale de l’entreprise.

Gilley, évoque en outre un animal considéré comme bien plus nocif que l’hippopotame au sein de l’écosystème entrepreneurial. Il s’agit du zèbre. En anglais toujours, ZEBRA : Zero Evidence But Really Arrogant. Alors que l’hippopotame sera généralement sensible aux arguments raisonnables et chiffrés, le zèbre considérera quant à lui son opinion comme un fait indiscutable, et l’avis des utilisateurs comme inutiles voire faux. Le zèbre est donc, dans la jungle de l’entreprise, un animal perfide et complexe dont il faudra assurément se méfier plus encore que l’hippopotame.

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De l’art de devenir un Pique-Bœuf

Face à tant de pièges, et toute souris que je suis, j’ai donc cherché quelle attitude pourrait s’avérer salvatrice face à toutes ces situations parfois décourageantes. La réponse me vint en regardant un reportage, non sans ironie, animalier. En tant que product owner, il me fallait devenir un oiseau et plus précisément, un pique-bœuf.

Ce petit oiseau, appelé passereau africain, de la famille des sturnidés se nourrit des parasites de gros animaux tels que les bœufs, mais aussi les hippopotames…et mêmes les zèbres ! Si je file alors la métaphore, vous verrez que le dicton visant à dire « qu’on a toujours besoin d’un plus petit que soi » prend toute son amplitude. A l’instar du Dieu hindou, l’éléphant Ganesh, systématiquement représenté avec sa souris qui ronge les fils de la méconnaissance et la bêtise, il m’apparut comme une évidence que le product owner pouvait jouer un rôle hautement déterminant face aux gros animaux qui semblent vouloir se mettre en travers de son chemin alors qu’ils veulent simplement, la plupart du temps, défendre leur territoire ou atteindre leur objectif, souvent le point d’eau, source de vie.

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« In God we trust, all others must bring data « disait le statisticien Edwards Deming.

En suivant cette ligne de conduite, avec rigueur, clarté et transparence, le product owner peut non seulement gagner en vision, crédibilité, mais s’avérer celui qui détruit les parasites, du produit, mais aussi le parasitage de ceux qui sont assaillis de « feedback », « REX » et autres « CR » qui au lieu de les inclure dans le processus de création collaborative du produit, vise à les exclure en les renvoyant dans leur seul rôle de supérieur hiérarchique ancrant paradoxalement leur posture déconnectée des réalités du pragmatisme. Si le pique-bœuf se trouve protégé de sa position, jonché sur le dos d’un hippopotame ou d’un zèbre qui peut alors le faire avancer sans effort, il offre en retour une aide précieuse à son mastodonte souvent encombré de nombreux écornifleurs.

En plus de lectures « Agile », il m’apparaît alors efficace de revenir parfois à la simplicité du bon sens, de la nature des choses et des êtres. « Je n’ai pas le don de parole, mais je dis la vérité » écrit Rudyard Kipling dans Le Livre de Jungle…

Faute d’être toujours entendu et compris comme il l’aimerait, le product owner peut alors se réconforter en se disant que la vérité de sa vision produit exhaustive et éclairée viendra toujours à bout des difficultés de communication.

Edouard BENSE