Bienvenue dans la jungle.

Pour ce premier article, je vous propose une petite visite de la jungle, souvent déroutante et brutale, dans laquelle de nombreux employés d’entreprises, y compris ceux pratiquant l’agilité avec ferveur, sont, ou seront, un jour, appelés à évoluer.

Je m’attarderai plus précisément ici sur la possibilité de survie du Product Owner, partant du postulat qu’il pourra ainsi en faire tirer bénéfice à tous les membres de son (ou ses) équipe(s). En cas d’échec, je préconise à chacun de posséder dans son caisson de bureau une paire de baskets de bonne facture de sorte à quitter promptement les lieux du carnage.

Revenons cependant à notre sujet.

Lorsque j’ai commencé à me documenter sur l’agilité, j’ai appris, comme tout un chacun, que la valeur métier à laquelle chaque product owner se veut très attaché, peut parfois, souvent, régulièrement ou même constamment être revue à l’aune d’un étrange acronyme répondant au doux nom de HiPPO. L’HiPPO signifie en anglais « Highest Paid Person’s Opinion » : en d’autres termes, l’avis prépondérant d’un gros animal pas forcément en surcharge pondérale, mais qui, assurément, pèse lourd, a minima, au sein de la structure où l’on officie.

Si j’en reviens à la définition de ce qu’est un hippopotame dans la vie sauvage, on peut apprendre que c’est un animal massif au corps en forme de tonneau qui vit en grands groupes dominés par un mâle polygame et irascible. Bien qu’il soit généralement herbivore, c’est subsidiairement un charognard qui compte parmi les animaux les plus dangereux d’Afrique. L’hippopotame dominant protège férocement son territoire et serait responsable d’environ trois cents victimes humaines mortelles par an. Si la comparaison n’est guère flatteuse tant d’un point de vue physique que psychologique, peut-être que celle-ci vous évoquera cependant quelques exemples tirés de votre expérience personnelle. A défaut, rassurez-vous : cela viendra.

hipo-nb

Rencontre avec la bête

L’hippopotame fait peur. Gageons que dans ces conditions on n’a guère envie d’entamer une conversation avec lui. Et pourtant…Lors d’une de mes missions, alors que mon sprint se déroulait relativement correctement, c’est-à-dire sans « roll-back » apocalyptique, ni « commit » justifiant l’appel de cinq équipes concomitamment, un hippopotame vint à me téléphoner. Oui, les hippopotames disposent, de fait, d’iPhone dernière génération.  Mon cétartiodactyle entendait injecter, brusquement en cours de sprint, une fonctionnalité totalement ubuesque, de mon point de vue, dans l’application que nous développions, pour ce qui me semblait alors être son seul bon plaisir et celui d’un de ses acolytes. Courageusement, je refusais, récitant religieusement tous les principes Agile que j’avais appris. Sans succès, l’animal furieux m’ordonna de répondre immédiatement à sa demande et raccrocha sans me laisser l’occasion d’argumenter davantage. Silence et désespoir au milieu d’un open-space joyeux et babillard.

Une fois mon envie irrépressible de me suicider avec le câble réseau nonchalamment posé sur mon bureau, je demandais alors à mon équipe d’accéder prestement à la demande de notre gros commanditaire. Les visages trahissaient assez le reproche face à ce qui s’avérait être une faute de ma part de laisser passer pareille hérésie. Agacée et démunie, je décidais donc de la seule chose à faire en pareille situation : prendre une pause. Mais alors que j’entamais une descente vers le hall d’entrée pour aller fumer une cigarette au goût de frustration, l’ascenseur s’ouvrit précisément sur mon hippopotame qui en plus de posséder un smartphone, allait lui-aussi s’en griller une petite. Vint alors la question qu’il m’eut fallu immédiatement poser au téléphone : pourquoi ? Pourquoi « vraiment » ?

L’hippopotame, dans une étrange clémence, se livra alors, dans le confinement d’un espace réduit en acier feutré, puis à la fumée de nos cigarettes sous une bruine qui ne portait guère à l’allégresse, aux confidences. Son dit acolyte pesait encore plus lourd que lui, non pas tant en kilogrammes (car cela me semblait relativement aisé dans la mesure où mon hippopotame s’avérait en réalité bien maigre), mais en valeur financière pour l’entreprise. En effet, cet homme, qui avait demandé de ses vœux cette fonctionnalité, entendait séduire ses clients, qui eux-mêmes représentaient une part conséquente du chiffre d’affaire global de l’entreprise. En axant donc le discours sur le pourquoi réel et en posant les chiffres, nous pûmes valider qu’en effet, la prise de risque de laisser partir un si gros poisson avec tous ses clients, pourrait s’avérer un fiasco financier pour l’entreprise. En réorientant l’étude à l’aune des chiffres et du risque à ne pas faire, nous pûmes convenir de la cohérence de cette décision. Plus encore, je parvins à faire valoir que nous tâcherions à l’avenir de penser par les chiffres et les réels bénéfices attendus par-delà l’injonction et l’immédiateté. L’hippopotame, rassuré quant au fait que nous étions sortis de l’antagonisme et que je m’en remettais à ses connaissances, repartit satisfait.

Je revins quant à moi avec cette explication pour mon équipe, qui, en plus de comprendre le besoin, s’avéra ravie d’avoir obtenu la confiance suffisante pour l’entendre.

Dans l’excellent article de Cliff Gilley que je vous invite à lire, celui-ci explique très bien le nécessaire rôle de pédagogie, de diplomatie mais néanmoins de courage qui incombe au product owner face à l’égo de l’hippopotame, qu’il estime souvent être mis au service de causes louables contrairement à ce que l’on pourrait imaginer en étant relativement bas dans la hiérarchie animale de l’entreprise.

Gilley, évoque en outre un animal considéré comme bien plus nocif que l’hippopotame au sein de l’écosystème entrepreneurial. Il s’agit du zèbre. En anglais toujours, ZEBRA : Zero Evidence But Really Arrogant. Alors que l’hippopotame sera généralement sensible aux arguments raisonnables et chiffrés, le zèbre considérera quant à lui son opinion comme un fait indiscutable, et l’avis des utilisateurs comme inutiles voire faux. Le zèbre est donc, dans la jungle de l’entreprise, un animal perfide et complexe dont il faudra assurément se méfier plus encore que l’hippopotame.

zebre-expressif-0

De l’art de devenir un Pique-Bœuf

Face à tant de pièges, et toute souris que je suis, j’ai donc cherché quelle attitude pourrait s’avérer salvatrice face à toutes ces situations parfois décourageantes. La réponse me vint en regardant un reportage, non sans ironie, animalier. En tant que product owner, il me fallait devenir un oiseau et plus précisément, un pique-bœuf.

Ce petit oiseau, appelé passereau africain, de la famille des sturnidés se nourrit des parasites de gros animaux tels que les bœufs, mais aussi les hippopotames…et mêmes les zèbres ! Si je file alors la métaphore, vous verrez que le dicton visant à dire « qu’on a toujours besoin d’un plus petit que soi » prend toute son amplitude. A l’instar du Dieu hindou, l’éléphant Ganesh, systématiquement représenté avec sa souris qui ronge les fils de la méconnaissance et la bêtise, il m’apparut comme une évidence que le product owner pouvait jouer un rôle hautement déterminant face aux gros animaux qui semblent vouloir se mettre en travers de son chemin alors qu’ils veulent simplement, la plupart du temps, défendre leur territoire ou atteindre leur objectif, souvent le point d’eau, source de vie.

hippo-pique-boeuf

« In God we trust, all others must bring data « disait le statisticien Edwards Deming.

En suivant cette ligne de conduite, avec rigueur, clarté et transparence, le product owner peut non seulement gagner en vision, crédibilité, mais s’avérer celui qui détruit les parasites, du produit, mais aussi le parasitage de ceux qui sont assaillis de « feedback », « REX » et autres « CR » qui au lieu de les inclure dans le processus de création collaborative du produit, vise à les exclure en les renvoyant dans leur seul rôle de supérieur hiérarchique ancrant paradoxalement leur posture déconnectée des réalités du pragmatisme. Si le pique-bœuf se trouve protégé de sa position, jonché sur le dos d’un hippopotame ou d’un zèbre qui peut alors le faire avancer sans effort, il offre en retour une aide précieuse à son mastodonte souvent encombré de nombreux écornifleurs.

En plus de lectures « Agile », il m’apparaît alors efficace de revenir parfois à la simplicité du bon sens, de la nature des choses et des êtres. « Je n’ai pas le don de parole, mais je dis la vérité » écrit Rudyard Kipling dans Le Livre de Jungle…

Faute d’être toujours entendu et compris comme il l’aimerait, le product owner peut alors se réconforter en se disant que la vérité de sa vision produit exhaustive et éclairée viendra toujours à bout des difficultés de communication.

Edouard BENSE

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s