La Revanche du Python…

white python

Lors de mon précédent article, je vous emmenais dans la jungle hostile, pour rencontrer de bien curieux animaux. La jungle étant assurément un vaste espace, il me faut une nouvelle fois continuer ce périple avec vous.

Je renouvelle ici un partage d’expérience à l’intention toute particulière des Product Owner, mais qui pourra, assurément, faire écho à quiconque s’essaye à la vie en entreprise, embarquée dans l’aventure Agile avec plus ou moins de succès.

L’ignorance est une force.

Lors d’une de mes missions, où j’assurais, ou assumais, selon les jours, le rôle, souvent mouvementé, de Product Owner, et alors que je m’apprêtais à prendre le doux chemin du RER, pépite des joies quotidiennes urbaines s’il en est, le métier, représentant du produit pour lequel j’officiais, m’appela avec une excitation évidente et non dissimulée.

Ce brave homme avait eu une idée et me tint à peu près ces propos frénétiques:

  • “ Nous avons besoin de corriger cette fonctionnalité telle qu’elle existe aujourd’hui, et en python, j’ai essayé moi-même sur mon poste, c’est très facile, je peux même le montrer à tes développeurs, c’est super, ça marche mieux, je l’ai sous les yeux !”.

Perplexe, je répondis alors :

  • “ Tu as un serpent sous les yeux? Vraiment?! J’aurais plus vu un crocodile au regard de l’ADN de l’entreprise, mais un serpent, en un sens, ça peut aussi fonctionner…”

Le silence assourdissant au bout du fil laissa assez transparaître le mépris de mon interlocuteur à mon endroit, qui pensa pertinent d’ajouter alors :

  • “Le python est un langage informatique…J’ai codé moi-même la fonctionnalité pour gagner du temps…”

Sans me départir de mon humour qui s’avère souvent la seule carte pertinente face à la condescendance, je dis alors d’un ton morne:

  • “C’est une solution…Mais par delà le reptile et ses lambdas, peux-tu me dire simplement ce que tu veux, avant de me dire comment l’obtenir?

L’homme pensa alors sans doute, lui aussi, au RER qu’il allait devoir prendre, au chemin fastidieux qui l’attendait également pour rentrer chez lui, par cette nuit d’hiver déjà tombée, et obtempéra en me détaillant d’une voie monocorde, sans plus de passion, le seul besoin fonctionnel qu’il escomptait face à la problématique existante de l’application, prenant bien soin de me signifier cependant, à chaque détour de phrase, qu’un enfant de cinq ans eut été plus prompt à comprendre et que je lui faisais significativement perdre son temps.

En disciple de Socrate, convaincue de ne rien savoir, je continuais mon investigation sur le pourquoi des choses, à l’image précisément d’une enfant, qui questionne sans filtre et sans retenue. Au bout d’une demie-heure, j’avais une idée assez précise de l’évolution sur la fonctionnalité attendue par ce monsieur, de sa valeur quant au produit que nous développions et acquis sa déconsidération de manière certaine et durable.

Il s’agissait donc d’une excellente journée.

Le lendemain matin, je revenais au bureau. Une collègue, à qui je relatais cette situation, m’interrogea sur ce besoin visiblement viscéral chez moi de passer pour une imbécile, au lieu d’opter pour la voie de la rapidité et de la reconnaissance. Je ne sais si je parvins alors à la convaincre, mais voici cependant ce qui me vint pour illustrer mon propos.

“Chaque enfant est un artiste, le problème, c’est de rester un artiste quand on grandit” – Pablo Picasso

childrendrawing

Lorsque je pense à une équipe de développement informatique, la première idée qui me vient n’est pas celle de la productivité, mais celle de la créativité. Et en matière d’inventivité et d’imaginaire, les enfants, me semblent, de facto, une bonne source d’inspiration.

Pour reprendre de façon métaphorique mon expérience professionnelle, en y ajoutant un pythonidae, devenu, depuis lors, cher à mon cœur, voici un peu la façon dont je m’imagine la même situation vécue avec des enfants. Éloge du récit, richesse de la vision et partage de celle-ci.

  • “Aujourd’hui, les enfants, je vous rappelle le contexte. Nous sommes au Bénin, près du village de Ouidah, bastion de la culture vaudou. Pour votre information, dans ce village, on y trouve un temple consacré aux Pythons, symbole de la sacralité de l’animal. En 1717, le roi vaincu de Ouidah qui ne s’entendait vraisemblablement pas au mieux avec son frère, alla se réfugier dans une forêt pour échapper aux guerriers qui le pourchassaient. Il fut alors protégé par des Pythons qui attaquèrent les assaillants et fut ainsi sauvé. De retour sain et sauf à Ouidah, Houeda à l’époque, il décréta l’animal sacré. Les pythons ont donc des temples, mais ils font surtout l’objet du plus grand culte. Tout cela pour vous dire qu’il y en a beaucoup, de toutes tailles, et bien vivants. Et pour leur tenir compagnie, bien qu’ils ne semblent pas avoir accédé à autant de considération par la population, il y a également, des tigres plutôt chatouilleux, des araignées venimeuses grosses comme ma main, et des moustiques par centaines. D’ailleurs, j’ai été piquée. A l’occasion, il faudra remédier à ce problème, même s’il n’est pas le plus urgent pour le moment, au regard de ce que je m’apprête à vous raconter. Car voici l’enjeu du jour. Lors de notre dernière rencontre [insérer ici le terme Sprint Planning] je vous avais expliqué mon besoin de me rendre au village de Cotonou. Je vous avais demandé le chemin le plus rapide, vous m’aviez alors proposé de m’engouffrer dans une forêt, qui pour moi ressemble d’ailleurs davantage à une jungle, soit-dit en passant, mais enfin quoi qu’il en soit, cela semblait l’option la plus efficace comme l’autre alternative consistait à aller nager dans le golf de Guinée, avec un détour non négligeable et aucun équipement. Tout cela me semblait rondement mené, jusqu’à ce que je tombe sur un sorcier vaudou. En soit, un sorcier vaudou, c’est assez inédit voire fascinant en ce qui me concerne, je dois bien l’admettre, mais l’ennui, c’est que ce cher monsieur m’a capturée et entend promptement me transformer…en souris. Et si je m’en tiens au fait que les pythons sont très en odeur de sainteté par ici, et que les souris sont des mets dont ils raffolent, tout cela ne me réjouit guère.

souris

Les enfants ne dissimulent pas leur excitation face à cette situation pour le moins ubuesque et commencent alors à m’interroger plus avant.

  • “ Tu es prisonnière ? Il t’a mise dans une cage? Tu es blessée?”

Moi de répondre:

  • “ Je ne suis pas blessée, le sorcier m’a attachée avec une corde, sur une branche assez basse d’un gros arbre. Je pourrais me libérer en retirant la corde et m’enfuir, j’ai lu tous les livres de Mike Horn, et sa punchline c’est “Explore, Learn, Act”, seulement le sorcier me surveille. Et même si je pense bien qu’il va finir par s’endormir car il fait déjà nuit et il qu’il est actuellement en train de ripailler, me laissant ainsi à espérer que je ne suis pas dans ses priorités ce soir, il n’empêche que même si je m’échappe, dans cette jungle épaisse, je ne vais pas progresser bien vite, aussi va-t-il me retrouver. En vérité, il faut occire ce gars, du moins, j’ai vraiment besoin de m’en débarrasser pour de bon.

Le cerveau des enfants commence alors à se mettre en effervescence. Les questions se bousculent.

  • “ Décris-nous mieux le lieu ! Tu es seule? Il y a d’autres prisonniers? Il y a des animaux?

Je commence à me demander ce que toutes ces questions vont bien pouvoir amener comme solution à mon problème maintenant que j’ai expliqué mon besoin essentiel, mais je poursuis le récit de mon histoire.

  • “ Eh bien, je suis la seule prisonnière. Il y a une grosse boite en bois à côté du sorcier. Sinon, il y a aussi un tigre, qui n’a rien à envier en termes de gabarit à la boite, et puis des moustiques, qui continuent à me piquer. J’ai cru voir passer une araignée sur la branche, mais elle est partie, et à vrai dire, j’évite de trop chercher à la retrouver. Je suis arachnophobe. Et oui, ça tombe plutôt mal, pas la peine de me le préciser.

Les enfants entament une discussion de groupe relativement animée où les idées fusent sans que j’en comprenne forcément la teneur. Je suis pour ma part très inquiète quant à la suite de cette funeste rencontre. Quand finalement, l’un des enfants prend la parole.

  • “ Le plus simple, c’est d’attendre que le sorcier s’endorme, tu retires ton lien, tu te sers du cordage pour le tuer.”
  • Quoi?! Moi ?! Alors, je vous ai dit que j’étais fan de Mike Horn, pas d’Ed Gein ! Déjà d’une, je serais incapable de tuer un homme, tout sorcier qu’il est, et encore moins avec une corde. Et de surcroît, éthiquement, c’est coûteux de tuer un type soi-même, rapport à mon karma. Le retour sur investissement serait désastreux, j’en suis certaine. C’est non, je n’achète pas !

L’enfant, assez déçu, reprend cependant de plus belle.

  • “ D’accord, d’accord, alors en ce cas, tu attends que le sorcier s’endorme, tu retires tes liens, et tu ouvres la cage du tigre. Il devrait te tuer et tuer le sorcier.
  • “ Non, mais…je ne veux pas mourir !”
  • “ Ah ?! On ne sait pas nous, tu nous as dit que ton objectif c’était de tuer ou te débarrasser du sorcier pour avoir le temps de fuir et ne pas être transformée en souris. Tu n’as pas viscéralement insisté sur le fait de rester en vie, tu voulais t’échapper, mais pour ce qui est de la suite, peut-être que tu veux simplement aller faire une tentative de suicide dans un endroit plus calme, ou juste ne pas devenir une souris…Si tu ne nous dis pas tout, aussi…!
  • “ Bien, alors en ce cas, je vous le dis explicitement : je veux prendre la fuite pour vivre et sous une forme humaine ! Et non pas pour aller me pendre plus loin avec la corde !”
  • “ Soit. Mais pourquoi tu ne veux pas mourir, finalement, ou en prendre le risque en devenant une souris ? Tu ne nous l’as jamais vraiment dit ça.”
  • “Pourquoi je ne veux pas mourir et en prendre le risque en devenant un rongeur vulnérable ?! Eh bien, disons simplement que ma vie humaine a une forte valeur à mes yeux, ne serait-ce que, parce que si je meurs, ou même si je deviens une petite souris, qui va vous raconter des histoires aussi extra-ordinaires? “

tiger

Les enfants sourient. J’espère les avoir convaincus quant à ma valeur vitale sous mon format actuel. Un autre prend alors la parole avec un regard perçant.

  • “ Sais-tu ce qu’il y a dans la grosse boite?”
  • “ Dans la boite?  Oui, je le sais, j’ai vu le sorcier y glisser un python. Il y en a plein ici comme je vous l’ai déjà dit, c’est une très grosse boite, et un très gros python dedans…Lui, il doit aimer les souris.”

Les regards des enfants s’illuminent et un nouveau s’exclame alors immédiatement :

  • “ Ah! Mais voila ! Et admettons alors, si on considère bien tout ce que tu nous expliques, que, tu attendes que le sorcier s’endorme, tu retires ton lien, tu ouvres la boite en bois, et tu libères le gros python…”
  • “ Le serpent dans la boite? Je ne vois pas bien à quoi il peut servir celui-là à part me dévorer quand je serai une souris. Mais admettons, je n’y connais rien en serpent moi, quelle est ton idée? En quoi est-ce mieux pour moi que le tigre qui me zigouille immédiatement?”
  • “ Un python, c’est un serpent constricteur. Cela veut dire qu’il s’enroule tout doucement autour de sa proie et qu’il lui coupe la circulation sanguine et l’étouffe avant de l’avaler. Comme tu nous as dit que ton sorcier s’en est mis plein la panse, il va sans doute bien dormir et être bien chaud, c’est la thermogenèse, appelée aussi “action dynamique spécifique” si jamais ça t’intéresse. Quoi qu’il en soit, si tu déposes délicatement le python à côté de lui, en silence et tout doucement, tu te remets sur ta branche et tu observes. Le python va vraisemblablement se coller au sorcier, l’étouffer, puis l’avaler en commençant par la tête. Et comme il s’agit d’un être humain, le serpent va mettre beaucoup de temps à le digérer lui-même. Cela te laissera le temps de filer, sans être devenue une souris, sans être morte et sans avoir eu à entacher ton karma, puisque finalement, le python est un animal sacré, du coup, c’est presque un sacrifice divin !
  • “ C’est assez original comme plan…Je ne vous imaginais pas aussi calés en connaissance des serpents, mais je vous fais confiance, en tout cas, cette fois, cette solution semble satisfaire toutes mes aspirations, je vous propose donc de procéder ainsi et nous verrons bien si cela fonctionne. De toutes façons, au pire des cas, nous verrons bien le résultat demain matin [insérer ici le terme Sprint Review ou Démo]. En attendant, ouverture de la boîte, placement subtil du monstre, et repli stratégique sur la branche pour donner le change en cas de réveil intempestif du sorcier.

big python

Me resterait alors à formaliser en des termes secs et froids toute la richesse de cette négociation, de cette histoire, comme un instantané ayant simplement vocation à rappeler à chacun cet échange.

  • En tant qu’aventureuse touriste ayant perdu son Lonely Planet et ayant un sens de l’orientation désastreux,
  • Quand je suis capturée au milieu d’une dense forêt par un sorcier vaudou qui compte me transmuter en souris pour me donner à manger aux serpents sacrés,
  • Je veux vivre
    • Et je ne veux pas que le sorcier ait la moindre opportunité de me rattraper à nouveau
    • Et je ne veux pas impacter négativement sur mon karma
    • Et je ne veux pas être transformée en souris

 

A vrai dire, si le python n’avait pas été là et que les enfants avaient pu m’assurer qu’en dansant la java j’aurais pu tout autant paralyser le sorcier pour les cinq prochaines années, cela aurait pertinemment répondu à mon besoin vital de me faire la malle sans aucun risque d’être rattrapée, ni de devenir une souris, ni d’entamer mon éthique personnelle. (Aussi relativement discutable soit-elle, je l’admets. Que celui qui n’a jamais fait aucune compromission avec elle en pareille situation, me jette le premier reptile).

Mais, malheureusement pour le sorcier, il semble que la solution de la java n’ait même pas été envisageable dans la mesure où il s’agit d’une danse pour laquelle il faut être deux, et que j’étais bien seule.

“Mets les choses à leur place, à la tienne elles te placent”.

Le lecteur assidu et peut-être un peu cabotin aura beau jeu de me dire qu’au final, en usant de cette métaphore, mon représentant métier avait vu juste en proposant immédiatement la solution du python.

Dans ce cas précis, peut-être. Ou peut-être pas, finalement.

Car l’essentiel n’est pas là. L’essentiel tient en peu de choses : mettre les choses, et les gens, à leur place pour que chacun puisse y occuper tout l’espace. Aux représentants du métier, aux utilisateurs du produit, et au Product Owner l’espace de la valeur des besoins. Aux développeurs l’espace de la valeur des solutions. En outre, à amener le serpent sur un plateau, on oublie le cheminement, on perd graduellement la réflexion et sur la route, l’envie se délite, la curiosité s’amoindrit et l’enthousiasme se meurt.

Car pour trouver ce serpent, il fallait se pencher sur ce qu’il y avait à l’intérieur de cette boite.

Think out of the box” disent les anglais, ce qui revient à dire “penser en dehors de la boite, du cadre”. J’ajouterai alors, penser les possibles avec la boite, avec ce cadre, parce que le réel est ce qu’il est, surtout en entreprise, avec ses contraintes, ses obstacles, ses obligations, et qu’on ne peut pas toujours avoir la latitude de s’en départir, du moins systématiquement.

Cependant, et fort heureusement, il demeure un espace créatif dans ce cadre et avec lui. C’est là toute la complexité en matière de créativité : savoir jouer des règles pour continuer la partie.

Cela est évidemment difficile.Mais tout aussi évidemment pas impossible. Et j’en terminerai par le laurier de César, soit une citation de Mike Horn à ce propos.

On qualifie d’impossible les choses que l’on n’a pas vraiment envie de faire”.

Bon voyage.

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Une réflexion sur “La Revanche du Python…

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