Ethique de la Reliance Agile

adn2

« Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement ». – Boileau

A la lecture de mon précédent article, une personne de mon entourage m’interpella quant à la manière dont j’écris mes textes. Le couple déduction et induction s’avère un dualisme structurant en philosophie. Plus simplement, car je vous sens déjà prompt à interrompre votre lecture, il m’interpellait sur le fait que je ne posais pas clairement l’axe contexte/problème/solution. Mon raisonnement lui semblait manquer cruellement de déduction.

Force est de constater qu’il disait vrai.

Force est de constater que, comme souvent, il y a aussi une raison à cela même si elle échappe parfois au conscient. A ceux qui ont lu Douglas Hofstadter et son ouvrage Gödel, Escher, Bach, les brins d’une guirlande éternelle, et qui sont nombreux parmi les informaticiens et les spécialistes de l’IA, je lance ce petit clin d’œil. Pour les autres, bien humble face à ce livre culte, je citerais simplement cette phrase fameuse de Hofstadter : “Je me suis rendu compte que Gödel, Escher et Bach n’étaient que des ombres projetées dans différentes directions par une essence centrale. J’ai essayé de reconstruire cet objet central, et c’est ce livre.” Il s’agit donc pragmatiquement de poser des systèmes formels et voir si ceux-ci suivent les mêmes règles que des systèmes complexes. Dit ainsi, je doute farouchement parvenir à vous donner l’envie de vous ruer derechef chez Amazon pour acheter l’ouvrage…

De la difficulté de faire simple avec le complexe sans le rendre compliqué. Car de complexe il est bien question ici, et dans son ouvrage, Douglas Hofstadter raconte, par exemple, le fonctionnement d’une fourmilière, dont la structure complexe émerge de la réunion (de la reliance, et j’y reviendrai) de simples fourmis…Les animaux, un exemple que j’ai déjà très modestement utilisé, mais qu’Alexandre Billon a quant à lui exploité avec beaucoup d’intelligenceAlexandre Billon, un coach…Agile. De la science à l’agilité, en passant par la philosophie et la sociologie, “des ombres projetées dans différentes directions par une essence centrale” ? A mon tour, je vais très humblement tâcher de reconstruire un objet central autour des valeurs de l’agilité.

De l’agilité expliquée à ma grand-mère.

Les-Illustrations-anatomiques-de-Nunzio-Paci-20.jpg

Au cours d’un repas de famille, comme chacun en vit assurément, ma grand-mère tenta une nouvelle fois de comprendre à quoi je pouvais bien passer mes journées. En général, ma paresse intellectuelle me poussait sempiternellement à lui fournir la même réponse, à savoir: “ je suis chef de service”. Pour une dame née en 1936, je pensais lui donner ainsi le minimum utile de ce qu’elle avait à comprendre, quitte à fournir une réponse totalement fausse. Je m’épargnais aussi, ce faisant, la difficulté de devoir expliquer simplement ce qui me semblait compliqué pour elle, mais l’était en réalité d’abord pour moi. Mais cette fois, sans doute parce que le dessert s’avérait à mon goût, je décidais de cesser mes manigances et lui dire la vérité. “Je suis Product Owner et je commence à coacher des gens en méthode Agile”. Ma grand-mère posa sa cuillère. Je venais de lui passer le goût de terminer son dessert.

  • “ Tu fais travailler les gens en Méthode Agile? Mais qu’est-ce que c’est? Je ne comprends rien à ce que vous faites, vous, les jeunes, c’est fou comme le monde a changé…C’est sportif? Mais tu travailles dans un bureau n’est-ce pas? Ah non, vraiment, je ne comprends rien…”

Comprenant qu’achever mon dessert, allait, à mon tour, s’avérer une tâche compromise dans l’immédiat, et que je venais de me saboter, j’assumais et posais sagement (une fois n’est pas coutume) ma cuillère.

  • “ En réalité, c’est très simple. Ce n’est que du bon sens. A l’origine, des gens, qui travaillaient dans l’informatique, se sont dit, comme toi, que le monde devenait trop compliqué. Que les hommes ne savaient plus “fonctionner” de manière raisonnable, si tu préfères. Alors, ils sont partis à la Montagne car tu connais l’adage : si la Montagne ne va pas à toi, Va à la montagne.” Une fois là-bas, ils ont réfléchi à quatre valeurs, quatre choses essentielles qu’il faudrait toujours garder en tête pour travailler correctement, voire même vivre ensemble. Et voici ces quatre choses, très simples, et pourtant très riches de sens.
    • Les êtres humains et le partage avant tout le reste. Ce qui se traduit par “Les individus et leurs interactions plus que les processus et les outils
    • Faire des choses concrètes dans le réel, plutôt que théoriser des concepts à l’écrit, ou même à l’oral. Ce qui se traduit par “Des logiciels opérationnels plus qu’une documentation exhaustive
    • Travailler et réfléchir ensemble, dans une action commune et solidaire, plutôt que de se confronter avec des intérêts souvent appréhendés comme incompatibles qui entraînent des concessions tout aussi souvent décevantes. Ce qui se traduit par “La collaboration avec les clients plus que la négociation contractuelle
    • Accepter la réalité du temps qui passe, de l’aléa inéluctable, de la force du hasard ( hommage à Taleb) et s’adapter pour ne pas tout simplement dégénérer. Ce qui se traduit par “L’adaptation au changement plus que le suivi d’un plan

Voila ce qu’on appelle tout simplement “l’Agilité”. Comme tu vois, ces quatre notions sont des valeurs, mais elles sont relativement abstraites, si bien que pour les rendre plus accessibles, des “méthodes” ont été crées. On a appelé cela “les méthodes Agile”. On a écrit des livres, nombreux, pour donner des repères, pour rendre concret ce qui semble par trop abstrait, et donc, fait peur, surtout dans le milieu professionnel, car dès qu’il s’agit d’argent, tu sais comme les choses se crispent. En suivant les guides, les méthodes, les ouvrages, les textes, on peut alors tâcher de tirer bénéfices de ces valeurs. Du moins, on le pense. Mais l’ennui, et tu dois déjà le comprendre, c’est que tu peux bien lire tous les livres, et suivre à la lettre les préceptes, si tu n’as pas lu entre les lignes l’essentiel, tu resteras toujours en surface, alors mon travail, avec l’aide d’autres gens comme moi, c’est simplement faire en sorte que l’on descende tous un peu davantage en profondeur…”

Ma grand-mère a souri. Et reprenant très calmement la dégustation de notre tarte au citron abandonnée, me répondît :

  • “ Te voila donc devenue philosophe, ou bien évangéliste, je ne saurais dire. Connais-tu le verbe complectere d’ou vient Complexus, qui signifie “embrasser”? Et bien on retrouve le préfixe d’embrassement “com- » à la fois dans la complexité, la compréhension et la communauté. Une pensée complexe est une pensée qui embrasse le divers et réunit le séparé.

Fulgurance d’un autre temps. Boucle récursive avec le passé ? Je n’ai pas pu terminer mon dessert. En quelques phrases, ma grand-mère avait compris ce que beaucoup, en des heures de lecture sur l’agilité, et moi en tête de fil, n’avons pas encore totalement assimilé.

Pourtant, ma grand-mère ne vient pas d’un milieu aisée. Femme au foyer, comme cela se faisait encore généralement pour les femmes de sa génération, mariée à 17 ans, ayant connu la guerre, sa culture est venue de ses lectures, de sa curiosité et aussi du réel. Un réel qui obligeait alors à savoir boucler ses fins de mois avec très peu pour simplement survivre. A la notion quasi poétique moderne de MVP, «un produit minimum viable», elle devait envisager très prosaiquement celle de MVL, «minimum viable life»: l’essentiel pour vivre. Et par delà même les contingences pratiques, de par sa spiritualité, ma grand-mère à toujours raisonné en se concentrant sur l’essentiel, en tâchant bien simplement de mettre son énergie sur ce qui délivre un maximum de valeur, ici et maintenant, avec une vision, au-delà, de ce que l’on aimerait, mais bien en prise avec les réalités de l’existence, du réel, du changement encore et toujours inéluctable.

« L’ âme de votre âme, c’est la foi »- Saint Augustin

foi3

Le bon coach, tel que je me l’imagine, est assurément un genre nouveau d’évangéliste, ou de philosophe. Comme ma grand-mère, cette question demeure pour moi en suspend. Peut-être peut-on relier les deux concepts, et de Reliance, je reparlerai, c’est chose promise. Toujours est-il que, par delà les guides écrits, le coach s’avère assurément un guide humain : un individu, avec un supplément d’âme, justement face à tous les outils et processus.

Une jeune femme qui me demandait récemment de l’aide dans son travail, me fit au sujet de l’agilité, cette remarque brillante : “on applique l’agilité au quotidien, du moins on y tend, mais dans le travail, on n’y parvient pas et tout devient compliqué.”

Le quotidien impose le temps. Et chacun d’en ressentir bien souvent l’urgence. Qui peut dire le moment où il ou elle “partira” en production, si j’ose le formuler ainsi? Personne, à ma connaissance. Pas même les visionnaires comme Paco Rabanne. Cet inconnu, qui échappe et dépasse, nous pousse alors à créer de la valeur dans nos réalisations personnelles, de sorte à faire, effectivement, ce qui nous semble estimable. A chaque jour, une nouvelle tâche, une autre itération, selon son propre rythme soutenable, pour marquer des points, ou échouer, mais se relever encore en ayant appris. Échouer souvent, apprendre plus encore, recommencer, toujours.

Avec ces éléments en plus pour l’agilité et pas des moindres : le concret et l’opérationnel. Si la foi ou la spiritualité semble à certains un pari plus ou moins risqué, la philosophie Agile s’ancre, quant à elle, dans le présent et le retour d’expérience concret. Elle s’éprouve dans l’immédiateté des choses. Si l’Agile ne vous convainc pas, ne nous convient pas, ne vous ouvre pas les portes d’un Eden sur terre, ici et maintenant, libre à chacun de ne plus croire et ne plus tenter de l’appliquer.  Pascal aurait vraisemblablement mis un billet.

De ce constat, nous pourrions en rester là. Un dernier point me taraude pourtant. Pourquoi, alors que tout semble si évident, l’agilité semble avoir tant de mal à prendre corps efficacement au sein de nombreuses entreprises? A côté de quoi passons-nous?  Certains seraient parvenus à se réincarner, mais le bon sens, lui, peinerait à s’incarner. Quel lien avons nous rompu?

 

Reliance.

reliance

Par delà les valeurs proposées par l’Agilité, le principe de transparence se veut aussi une notion clef de cette culture. Je constate, malheureusement, que celle-ci n’est pas toujours efficacement éprouvée, parfois même assumée. L’agiliste convaincu s’en tiendra néanmoins à ce devoir de transparence, car cette nécessité sous tend la confiance. Un autre principe, cher à l’Agilité.

Suivre un texte ou une méthode ne saurait suffire, je l’ai déjà avancé. Il faut donc avoir la foi, du latin fides qui signifie la confiance: croire en l’authenticité de nos actes. La foi peut venir ex nihilo- rarement. Etre suscitée par des lectures- plus souvent. Etre provoquée par une rencontre- idéalement. Idéalement, car l’éveil naît souvent de l’écoute d’une parole qui fait écho, à l’aune d’un contexte, d’un moment subjectif et propre à chaque individu.
Alors l’agilité peut se décliner au pluriel et s’en vient le temps d’éprouver la puissance du partage en collaboratif. Cependant, d’où qu’elle vienne et quelle que soit sa façon de se nourrir, la foi doit toujours s’appréhender, viscéralement, et ne pas se perdre dans les dogmes.
Promettre à un chef d’entreprise qu’il gagnera du temps et de l’argent en faisant de l’agilité me semble une voie dangereuse. Car la puissance de cette nouvelle façon de vivre et travailler ensemble ne saurait se limiter à ses conséquences potentiellement fructueuses.

C’est d’abord une envie profonde de changer d’état d’esprit, qui, comme tout changement, impose aussi des remises en cause. Ne pas faire comprendre cette réalité me semble une erreur. Encore ce prefixe “com-”… Ma guirlande éternelle chère à Hofstadter pourrait bien se boucler. Et la Reliance pointer enfin son nez.

La Reliance est une notion heuristique…L’heuristique signifie l’art d’inventer, de faire des découvertes. La Reliance est un vieux concept connu des sociologues. Pour les quelques lecteurs qui seraient arrivés jusque là, j’invite à la Lecture de l’Ethique d’Edgar Morin, sixième et ultime tome de son oeuvre maîtresse, “La Méthode”. (Une méthode assurément très Agile mais que la plupart des agilistes ne connaissent pourtant pas). Morin intitule l’un de ses chapitres “Ethique de la Reliance”.

Comme avec ma grand-mère, il va s’agir de rendre simple le complexe. Nouvelle tentative, sans tarte au citron, cette fois.

La Reliance s’oppose à la Déliance: ce qui relie affronte ce qui rompt le lien, humain et social. La Religion, puisque j’ai parlé de foi, au sens sémantique,signifie ce qui relie.Elle n’est finalement qu’un cas particulier de Reliance, qui implique juste la référence à un transcendant.  

Mais ici et maintenant, au sein de la société humaine, la Reliance existe également, fondée sur le principe de la reliance communautaire. L’entreprise figure parmi ces communautés humaines. Or, le sentiment de communauté est source de responsabilité et de solidarité. Pourrait-on alors parler de source d’Ethique?

L’Ethique de Reliance se veut altruiste: elle est tournée vers l’autre. Elle assigne la mission de maintenir l’ouverture sur autrui, de sauvegarder l’identité commune mais aussi de solidifier et de tonifier la compréhension. L’Ethique de Reliance, c’est d’abord une éthique de la complexité, de la pensée complexe. Mais cette pensée complexe est par essence…une pensée qui relie.

L’éthique de Reliance implique, pour les sociologues, le partage des solitudes acceptées et l’échange des différences respectées. À quoi d’autres ajoutent la rencontre des identités affirmées et la confrontation des valeurs assumées, ce qui révèle bien le lien complexe entre les dimensions sociale, psychologique, culturelle et politique.

L’agilité est une éthique de reliance complexe.

ethique

Les excès de reliances techniques génèrent la quête de reliances humaines. Je laisse à Edgar Morin, Michel Maffesoli et Max Pagès le soin d’aller plus loin, au sujet des enjeux que génère, selon eux, notre monde d’hyper-modernité et  notamment le concept de “mal-penser”  décrit comme « la parcellarisation, la compartimentation, l’atomisation du savoir qui rend incapable de concevoir un tout, de s’y relier et ainsi désolidarise et irresponsabilise”.

Une pensée aveugle au global ne peut saisir ce qui unit les éléments séparés. Cela ne rappellerait-il pas très simplement ce que l’on appelle en Agilité avoir une vision (produit), sur ce que l’on veut faire?

Le coach Agile, qui agit sur une équipe, ou sur une structure, l’agiliste, celui qui est convaincu de la puissance de cette nouvelle façon de voir le monde, sera alors, presque malgré lui, investi de cette mission de faire lien de façon simple avec le complexe en rejetant systématiquement  la complication inutile. Lien avec lui-même, lien avec l’autre, lien avec ce qui sépare, lien avec ce qui fait peur, lien avec ce qui brise. C’est une mission difficile, vaste, passionnante, souvent méconnue, qui oblige sans cesse à la remise en question.

C’est une mission éthique, qui nécessite du courage et de l’humilité. C’est une mission qui revient à l’essence centrale de chacun par delà les ombres projetées.

La boucle est bouclée.

3_NunzioPaci

Crédit Photo Nunzio Paci. En Utilisant le graphite et la peinture à l’huile, l’artiste italien, Nunzio Paci, a cherché à reconstruire un lien entre l’humanité et la nature avec ses œuvres d’art complexes.

Une réflexion sur “Ethique de la Reliance Agile

  1. Alors celui là bravo !
    Captivant imaginatif (comme les 2 premiers) laissant un goût de tarte aux citrons non terminée mais pour permettre de prendre un café gourmand avec digestif.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s